Les
25 ans du discours de Jean-Paul II sur la culture à l’Unesco
commémorés par un colloque, la révolte d’un
certain nombre de jeunes dans les cités soulevant entre autres
une question socioculturelle vitale, la réflexion de l’épiscopat
français en vue d’aboutir à la création
d’un service « Culture et Foi » :
trois évènements qui soulèvent bien des questions
importantes et urgentes dans la pastorale ordinaire de l’Eglise qui
est en France.
N’est-ce
pas l’occasion de reprendre ces questions en groupe pour partager
expériences et questions ?

Quand nous réfléchissons à la
place de la culture dans la vie des hommes, beaucoup ont le réflexe
de penser qu'il s'agit là d'une question pour l'élite
intellectuelle de la cité et des Eglises. Trois événements
viennent contredire cette façon de penser.
Le 2 juin 1980, Jean-Paul II était à Paris. A cette occasion,
il a fait deux grandes interventions sur la culture, l'une à l'Institut
catholique de Paris, l'autre à l'Unesco. Le discours que le
pape prononça à l'Unesco fit l’effet d’un
véritable coup de tonnerre. En commémoration de ces rencontres,
un colloque fut organisé à l'Unesco, en juin 2005, par
le Saint-Siège en collaboration avec l'Institut catholique de
Paris. Les éditions du Cerf publie les actes de ce colloque
dans un volume intitulé : "Jean-Paul II et la culture contemporaine." Quant à la
révolte des jeunes des cités en novembre 2005, elle a
une dimension socioculturelle incontestable. Enfin, le journal La Croix,
rendant compte de l'assemblée des évêques
de France qui a eu lieu à Lourdes en novembre 2005, écrit à propos
de la mise en place de nouveaux services nationaux pour soutenir le
travail des évêques et la vie des diocèses : "Les évêques
réfléchissent à la mise en place d'un service
national Culture et Foi."
Ces trois événements sont l'occasion de réfléchir à la
place de la culture dans l'Eglise qui est en France, sans oublier sa
place dans la pastorale ordinaire. Depuis des siècles, la culture
a eu un rôle plus qu’important dans la vie de l'Eglise
grâce notamment à la création artistique, ou encore
sur le registre intellectuel grâce aux instituts et écoles
catholiques, à la réflexion menée dans un certain
nombre de communautés religieuses, de services, de mouvements
et des centres de formation qui existent maintenant dans tous les diocèses.
Le débat récent sur l’Europe n’a-t-il pas été l’occasion
de mettre en relief son rôle important dans la naissance et la
vie d’une culture européenne. L'influence de l'Eglise
dans la vie intellectuelle de la France s'est aussi ressentie grâce à de
nombreux intellectuels, écrivains, artistes de génie ;
aujourd'hui d’ailleurs, des hommes comme René Rémond regrettent
que l'Eglise qui est en France n'ait pas veillé à sa
présence dans le monde intellectuel avec plus de vigueur et
d’audace. Aussi, en relisant le discours de Jean-Paul II à l'Unesco
et les actes du colloque anniversaire, il semble intéressant
de se demander si la vie culturelle des cités, des régions,
de la nation est vraiment prise en compte par la vie et la pastorale
ordinaire de l'Eglise. Si, dans leurs décisions pastorales,
les Eglises diocésaines prenaient le temps d’être
attentives aux évolutions culturelles, ne risqueraient-elles
pas d’être détournées des tâches urgentes
auxquelles elles sont affrontées ?
Est-il dans la vocation de l'Eglise d’être attentive à la
culture ? A l’Unesco, Jean-Paul II
exprime de façon très claire que l'homme vit d'une vie
vraiment humaine grâce à la culture. (n°6) Il conteste
les analyses qui voudraient que la culture ne soit que le fruit de
l'évolution, ou des conditions économiques et historiques. "L'homme
est seul "acteur" ou "artisan" de la culture, et
il trouve en elle son propre équilibre"(n°7). La culture
n'est donc pas une dimension à part de l'agir de l'homme :
c'est la dimension proprement humaine de son agir. Le concile avait été sans
ambiguïté : « La culture désigne
tout ce par quoi l'homme affine et développe les multiples capacités
de son esprit et de son corps. » (G S n°53)
Par vocation, l'Eglise se doit d’être attentive à la
culture tout simplement parce que il s'agit de la vie des hommes.
Est-il si important pour les chrétiens d’être conscients
de la culture qui les a façonnés et de ses évolutions
? Dans son discours à l’Unesco, ce
pape, qui a beaucoup réfléchi au rôle de la culture
dans l’histoire de son pays, insiste pour rappeler que "la
culture est ce par quoi l'homme en tant qu'homme devient davantage
homme, 'est' davantage, accède davantage à ‘l'être’ " (n°7).
Plus loin, tout en soulignant que "l'homme ne peut se passer
de la culture", le pape mettra en relief le rôle social
et national de la culture car elle est une force, une puissance : "L'homme
vit toujours selon une culture qui lui est propre et qui, à son
tour, crée entre les hommes un lien qui leur est propre aussi
en déterminant le caractère inter-humain et social de
l'existence humaine. Dans l'unité de la culture comme mode propre
de l'existence humaine, s'enracine en même temps la pluralité des
cultures au sein de laquelle l'homme vit." (n°6) Plus loin,
il note que "la nation existe par la culture et pour la culture… Elle
est cette communauté qui possède une histoire dépassant
l'histoire de l'individu et de la famille… Cette culture s'est
révélée en l'occurrence d'une puissance plus grande
que toutes les autres forces." (n°14)
Être conscient de sa propre culture peut rendre l’homme encore
plus responsable de la vie en société. Comment des chrétiens
pourraient-ils ne pas être concernés ?
Être attentive au bouillonnement culturel de la cité dans laquelle
la communauté chrétienne est implantée ne va-t-il pas
la détourner de sa mission ? Si Jean-Paul
II souligne combien la culture est une force qui transforme l'histoire, grâce à l'homme
qui cherche à être toujours plus homme, c'est grâce à sa
capacité d'admiration et à son amour pour l'homme : "C'est
en pensant à toutes les cultures que je veux dire à haute voix
ici, à Paris, au siège de l'Unesco, avec respect et admiration
: "Voici l'homme !" Je veux proclamer mon admiration devant la richesse
créatrice de l'esprit humain, devant les efforts incessants pour connaître
et pour affermir l'identité de l'homme : de cet homme qui est présent
toujours dans toutes les formes particulières de culture." (n°9)
Comment des disciples de Jésus-Christ qui se proclament frères
de tous pourraient-ils vivre à côté d’hommes
et de femmes dont la culture prend source dans la recherche de la vérité,
de la bonté et de la beauté, d’hommes et de femmes
qui cherchent à rendre la vie plus humaine ? Ne doivent-ils
pas oser se nourrir de cette vie culturelle pour rejoindre l’Esprit à l’œuvre
dans le monde d’aujourd’hui ? Nos communautés
chrétiennes ont-elles aujourd'hui cette capacité d'admiration
qui prend sa source dans l'amour du Christ pour tout homme ? Comment
les communautés chrétiennes présentes dans la
cité des hommes expriment-elles, à la suite de Jean-Paul
II, leur admiration pour tout ce qui se vit comme changement culturel
qui donne à l’homme une dimension plus humaine ? "Les œuvres
matérielles de la culture font toujours apparaître une
'spiritualisation ' de la matière…" (n°8) Est-ce
que les chrétiens sont sensibles, notamment, aux œuvres
d’art qui expriment ce que l’homme vit aujourd’hui,
même si le langage des artistes peut choquer, bousculer, provoquer ? « Les œuvres
de la culture spirituelle manifestent d'une manière spécifique
une 'matérialisation' de l'esprit, une incarnation de ce qui
est spirituel." (n°8) : Comment les communautés
chrétiennes incarnent-elles leur vie et leur dynamisme spirituels
dans la cité où elles vivent ?
Mais suffit-il à l’Eglise
d’admirer et d’aimer pour que l'humanité progresse
? En relisant le discours du pape à l’Unesco
et les commentaires faits durant le colloque, on peut relever quelques
exigences données à l’Eglise pour qu’elle
serve les hommes en recherche d’humanité.
D'abord mettre l'homme au centre de tout regard, de toute réflexion,
avec respect, amour et lucidité. "Ce lien
[de l'évangile avec l'homme dans son humanité même]
est en effet créateur de culture dans son fondement même.
Pour créer la culture, il faut considérer, jusque dans
ses dernières conséquences et intégralement, l'homme
comme une valeur particulière et autonome, comme le sujet porteur
de la transcendance de la personne. Il faut affirmer l'homme pour lui-même,
et non pour quelque autre motif ou raison : uniquement pour lui-même
! Bien plus, il faut aimer l'homme parce qu'il est homme, il faut revendiquer
l'amour pour l'homme en raison de la dignité particulière
qu'il possède". (n°10)
Deuxième exigence, croire à la
force de la culture : « Cette culture [celle de la Pologne,
que les voisins ont cherché à effacer de la carte] s'est
révélée en l'occurrence d'une puissance plus grande
que toutes les autres forces. » (n°14)
Troisième exigence, " ‘être
plus’ non seulement ‘avec les autres’ mais ‘pour
les autres’ " (n°11) : en donnant la priorité à l'éthique
sur la technique, le primat à la personne sur les choses, la
supériorité à l'esprit sur la matière.
Où peut donc bien aboutir
cette route de la culture empruntée ensemble par les hommes,
dont les disciples de Jésus ? Les intervenants
du colloque ont souligné que la voie de la culture est la
voie de l'homme et que, sur cette voie, l'homme rencontre le Christ
qui incorpore les valeurs de toutes les cultures et qui révèle
pleinement l'homme de chaque culture à lui-même. Une
culture n’est jamais achevée, aucun homme n’est
jamais pleinement humain… le cardinal Tauran n’hésitera
pas à affirmer que Celui qui est rencontré par les
hommes a « le visage du crucifié qui atteste de
la dignité de l'homme. »
Comment les membres de l’Unesco
ont-ils vécu leur rencontre historique avec le pape Jean-Paul
II ? Dans son allocution de bienvenue au colloque,
le président du Conseil exécutif de l'Unesco a tenu à rappeler
que la venue de Jean-Paul II avait été vécue
comme un véritable échange. "Permettez-moi de
faire remarquer que les valeurs exprimées par Sa Sainteté appartiennent
aussi à celles qui guident la mission de l'Unesco", dira
M. H.H. Wrede « Jean-Paul II est venu comme 'fils de l'humanité'
qui leur parle en disciple du "Fils de l'homme", ajoutera
le cardinal Tauran. Jean-Paul II n’aurait sûrement pas
renié ce qu’ont affirmé M. Wrede et le cardinal
Tauran, lui qui en 1980 terminait son allocution à l’Unesco
par ses mots : "Ne cessez pas. Continuez. Continuez toujours."
L’Unesco a continué son travail en
profondeur. Cette institution vient de prendre comme priorité le
dialogue interculturel et interreligieux, convaincue que l'universalisme
s'ancre d'abord et avant tout dans la pluralité des cultures,
des religions et leurs interactions.
Le "coup de tonnerre" que fut le discours de Jean-Paul II à l’Unesco
et le cri de révolte des jeunes des cités, peuvent non
seulement interroger toutes les communautés chrétiennes
mais les provoquer à réfléchir à leur présence
dans un monde en plein évolution.
Robert
Pousseur - décembre 2005
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