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Histoire de la beauté

Umberto Ecco

Qu'est-ce que la beauté? Qu'est-ce que l'art, le goût, la mode? Le beau est-il quelque chose que l'on peut définir rationnellement, ou est-ce une appréciation dangereusement subjective? Ainsi commence l'exploration d'Umberto Eco au cœur de l'esthétique, véritable voyage dans le temps de la Grèce antique jusqu'à nos jours.
A travers une étude détaillée des plus grandes œuvres de la culture occidentale (de la Vénus de Milo jusqu'au Marylin d'Andy Warhol en passant par les monstres de Jérôme Bosch, les vierges de Botticelli, ou les Odalisques d'Ingres et de Manet), Umberto Eco dresse un état des lieux complet et avant-gardiste de la beauté, étayant son propos par des citations des plus grands penseurs ayant abordé la question (de Platon à Deleuze). Articulé en chapitres thématiques (La Beauté du monstre, la Beauté romantique, la Beauté des machines mais aussi la Beauté au cinéma ou dans la publicité, etc.), agrémenté de tableau comparatifs, illustré par plus de deux cents toiles de maîtres et trois cents citations des plus éminents théoriciens, Histoire de la Beauté s'impose comme le livre définitif sur le sujet.
Indispensable, ce livre tord le cou à toutes les idées reçues et dessine, chapitre après chapitre, une véritable carte du tendre du beau.

Professeur, essayiste, romancier, sémiologue, chroniqueur, linguiste… Né en 1932 dans le Piémont, Umberto Eco n'a cessé de tirer son fil rouge : celui du langage, s'imposant comme le maître incontesté de la sémiotique (l'étude des codes et des signes). Le succès mondial de ses romans, tel Le Nom de la rose (plus de 10 millions d'exemplaires), ne l'en a pas détaché. Son Histoire de la beauté, sort simultanément dans quatorze pays.

Couverture: Bronzino, Portrait d'Eleonor de Tolède et son fils Jean, 1545 env. Florence, Galerie des Offices.

 

Flammarion 2004 - 438 pages - Nombreuses illustrations - 39 €

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Commentaires d'ACF


Ecrire une histoire de la beauté relève du défi. Rien que le titre peut être source de questions: allons nous lire l’histoire de LA beauté? L’histoire DES beautés? L’histoire que les hommes se font de la beauté? Ecrire l’histoire sa révèle à chercher à écrire l’histoire de l’humanité sous un angle particulier. Umberto Ecco et son équipe a dû avoir conscience de la complexité de leur recherche. En effet, son histoire de la beauté est en fait l’histoire de la beauté en Occident, de la Grèce antique à aujourd’hui.

Ces remarques faites, l’aventure de la beauté décrite dans ce livre est passionnante car les auteurs ont toujours attaché une grande importance à l’inscrire dans l’histoire politique, économique, culturelle des peuples. Ce serait une gageure de vouloir résumer dans cette revue ce livre passionnant. Simplement, nous allons souligner quelques touches. Peut-être que ces quelques réflexions donneront envie à chacun d’ouvrir ce livre et de se laisser guider par Umberto Ecco pour aller au cœur de ce qui bouillonne dans le cœur des hommes.
L’homme s’est toujours interrogé sur la Beauté. Les auteurs nous présentent d’abord la quête des grecs. Il suffit de relever quelques réflexions pour découvrir la complexité de cette recherche sur LA beauté.

L’homme s’est toujours interrogé sur la Beauté. C’est une constance de son histoire. La beauté semble continuellement lui échapper. Il suffira, pour s'en rendre compte, d'évoquer quelques époques.
Les Grecs de l'époque classique pensaient que, loin d’idéaliser le corps, leurs sculptures étaient le résultat d’une synthèse exprimant et la beauté du corps et la beauté de l’âme. D'ailleurs, pour percevoir les qualités du corps, il fallait exercer non seulement son œil physique mais aussi l’œil de son esprit. «Qui est beau, l’est tant qu’il est sous le regard. Qui est bon aussi, l’est maintenant et le sera plus tard.», écrivait le poète Sappho au VII-VIme siècle av. J.-C. Au V-IVème siècle pour Platon, la beauté avait une existence autonome et l’œuvre d’art l’exprimait "accidentellement", aussi, le dessin et tout art d’imitation réalisaient-ils une œuvre qui restait loin de la vérité. Les sculpteurs eux aussi participaient à la réflexion. Pour faire chanter la beauté d’un corps, se demandaient-ils, faut-il le sculpter en tenant compte des proportions mathématiques ou s’adapter aux exigences de la vision, à la perspective selon laquelle la sculpture sera vue?

Au Moyen-Âge, la beauté n’est plus perçue de la même façon. L’école de Chartres, par exemple, ne s’est pas enfermée dans un ordre mathématique. Elle a réfléchi à la question de la beauté en se laissant éclairer par la foi au Dieu Créateur: tout a été créé par Dieu… même les monstres. Il suffit de regarder les tableaux du peintre Jérôme Bosch: on y découvre que les monstres sont beaux. La foi de ces hommes leur a fait découvrir que même dans le mal pouvaient germer du beau et du bon. Que la beauté était encore plus belle quand elle était confrontée au laid… Que l’ombre illumine la lumière… La notion de la beauté évolue durant ces 10 siècles. Et puisque la beauté peut luire au cœur des ténèbres, quand les artistes du Moyen-Âge tournent le regard vers l’humanité de Jésus souffrant, martyrisé, déformé physiquement, ils se posent la question: comment exprimer la beauté de Jésus en croix?
A la même époque, la construction des cathédrales met en relief un autre aspect de la Beauté: la mutuelle collaboration de la pierre et de la lumière. Quoi de plus mystérieux que de se laisser saisir par le jeu des pierres et des vitraux qui chantent ensemble la Gloire de Dieu?
Durant cette période encore, on ne peut passer sous silence un autre aspect de la beauté. Pour exprimer la beauté de la création, les artistes vont chercher à capter le courant lumineux qui parcourt tout l’univers. Les couleurs qu'ils utilisent dans les manuscrits sont vives, elles donnent l’impression que la lumière irradie les personnes et la nature. Et leur quête de la Beauté n’est jamais figée. Au début du Moyen Age le bleu est peu prisé, mais cinq siècles plus tard il deviendra le symbole de la profondeur… Le jaune sera d'abord associé aux exclus, aux Juifs et aux Musulmans, puis il deviendra signe de sainteté avec le jaune d'or… Cette lumière qui traverse et entoure les corps est pour eux signe d’éternité. Trois choses sont nécessaires à la Beauté, dira le grand théologien qu’est Thomas d’Aquin: la proportion, l’intégrité et la clarté.
Autre évolution durant cette période si riche. La beauté féminine, qui excite les plaisirs de la chair, pose question à la morale. Le moine n'en médite pas moins le livre du Cantiques des cantiques: «Que tu es belle… tes cheveux… tes dents… tes lèvres… tes joues… tes seins… Tu es toute belle, ma bien-aimée!» Grâce aux poètes, la chair humaine est chantée comme reflet de la beauté de Dieu.

Au 15ème siècle, avec les découvertes techniques, la réflexion théologique et philosophique participent à l’évolution de la réflexion sur la Beauté. Il suffit de mentionner en Italie la découverte de la perspective, dans les Flandres, l’utilisation de la peinture à l’huile, et à Florence, le climat mystique répandu par le dominicain Savonarole sans oublier l’influence philosophique du néoplatonisme. Au tournant de la Renaissance, la beauté sensible prend une place plus importante. En immergent les saints dans la lumière divine, les artistes invitent le peuple à la contemplation par la beauté.

A la Renaissance, les arts atteignent une certaine perfection dans l’harmonie des formes. Tout est bien proportionné. Mais apparaît alors une autre forme de beauté, une beauté inquiète, informe, surprenante. Là aussi, les découvertes scientifiques, les événements et la réflexion influencent la recherche des artistes. Les crises politiques et économiques, les maladies conduisent à repenser la place de l’homme dans la création. Les découvertes font que non seulement l’homme n’est pas le centre de la création mais qu'il n’en est plus le maître. Aussi Désormais, les artistes cherchent aussi des traces de beauté au cœur de l’angoisse, dans la recherche d’un autre avenir, dans la tension vers l’absolu… La beauté devient davantage celle-là même que cherche à exprimer l’artiste. Elle se fait subjective. Au moment du déclin de la Renaissance, la beauté n’est plus le résultat d’une œuvre aux proportions équilibrée ; elle naît d’une tension vers ‘quelque chose’ qui se situe au-delà des règles mathématiques.
Le baroque ira encore plus loin. Cet art cherche à créer une beauté éblouissante au-delà du bien et du mal.

Au 18ème siècle, Rousseau, Kant et Sade, si loin qu'ils paraissent les uns des autres, vont chacun mettre en scène des hommes et des femmes policés extérieurement et cruels intérieurement. Ils captent le bouillonnement extraordinaire qui agite leur époque, un siècle tout ensemble sombre et lumineux dont ils vont chercher à être proches. Les salons féminins expriment la place que prennent les femmes dans la société… et c’est une femme qui tue Marat. Le théâtre quitte la tradition des règles de l'unité, de temps et de lieu pour mieux décrire ce que vivent les hommes. L’art se fait moins dépendant des mécènes et du pouvoir. L’imagination prendre une place importante dans la création artistique. La beauté perd son aspect idéal et s’exprime sur des sujets nouveaux: les servantes et les serviteurs, le goûter familial, la vie toute simple. Le ‘Don Juan’ de Mozart illustre bien cette période de transition entre l’âge classique et les temps modernes: le libertin cherche la beauté idéale en essayant de conquérir les femmes tandis que son serviteur Leporello l’observe avec une attention narquoise. Don Juan le séducteur sort vaincu par sa quête de la beauté alors que le regard de Leporello ne faiblira pas. Finalement, c'est le serviteur qui sortira vainqueur de cette aventure. Les sentiments se rebellent contre la pression des canons de la beauté. La gratuité dans les arts prend toute la place. Est considéré comme beau ce qui plaît de manière désintéressée. Est beau ce qu’on ne cherche pas à posséder, écrira le philosophe Kant. Une nouvelle conception de la beauté apparaît. Avant, les conditions de la beauté résidaient dans la forme de l’objet, maintenant c'est le sujet qui définit le beau. Le génie, le goût, l’imagination, les sentiments ont en quelque sorte pris la place du sujet. La beauté est liée aux sentiments, aux sens, à la reconnaissance du plaisir. La beauté cesse d’être une forme, elle devient chaos. Pour la pensée grecque, c’est la vérité qui produisait la Beauté, tandis que pour les romantiques, c’est la Beauté qui produit la vérité.

Durant la deuxième moitié du XIXème siècle, la dureté de la vie industrielle, l'éveil de la conscience ouvrière et l'affirmation de la lutte des classes font que l'esthétique ne fait plus partie des soucis de la population. Les artistes se sentent marginalisés, menacés. Ils chercheront alors à aller ‘ailleurs’, là où ce monde ne veut pas aller. Le monde artistique investit dans des sujets que la société n’ose regarder en face, telles la mort et la maladie. La beauté peut rendre fascinants ces aspects de la vie. Certaines gravures de Gustave Doré témoignent de cette audace.. La beauté devient une valeur en elle-même. Autre recherche qui marque cette époque: la subjectivité. Les artistes peignent l’impression qu’ils ont des hommes, de la nature, des choses. Ils ne peignent pas la pomme mais l’âme de la pomme.
Le 20ème siècle va être marqué par des artistes de génie tandis que toutes les disciplines artistiques vont subir une véritable révolution: architecture, chorégraphie, musique, théâtre, poésie, peinture, sculpture… Est art tout ce qui exprime l’homme: son cri, ses révoltes, ses joies, sa soif de justice, ses jouissances. Et pour l’exprimer, les artistes ne détruisent pas mais ‘déconstruisent’, c’est-à-dire qu'ils mettent à nu toutes les prétentions des hommes au savoir absolu, leur soif de tout dominer, de maîtriser l’avenir. La démarche de l'artiste est partie intégrante de son œuvre ; parfois même elle l'absorbe.

Que devient alors la beauté? Ce siècle valorise la matière. Mais les artistes ne reprennent pas l’intuition de Michel Ange disant que la forme de sa sculpture était déjà inscrite dans le marbre qu’il allait sculpter. Ils travaillent sur la matière informe pour lui donner forme grâce à l’idée qu’ils se font eux-mêmes de la beauté. La beauté devient provocation car l’artiste dénonce par ses œuvres la situation du monde. La beauté devient aussi consommation car une partie de la création artistique se rend prisonnière des médias.


Ces quelques touches sur l’histoire de la beauté disent combien le livre de Umberto Ecco, illustré de mille œuvres artistiques et rempli de citations, plonge le lecteur dans l’histoire du ‘cœur’ de l’humanité.

Abbé Robert Pousseur

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