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Commentaires
d'ACF
Ecrire une histoire de la beauté relève du défi.
Rien que le titre peut être source de questions: allons nous lire
l’histoire de LA beauté? L’histoire DES beautés?
L’histoire que les hommes se font de la beauté? Ecrire l’histoire
sa révèle à chercher à écrire l’histoire
de l’humanité sous un angle particulier. Umberto Ecco et
son équipe a dû avoir conscience de la complexité de
leur recherche. En effet, son histoire de la beauté est en fait
l’histoire de la beauté en Occident, de la Grèce
antique à aujourd’hui.
Ces remarques faites, l’aventure de la beauté décrite
dans ce livre est passionnante car les auteurs ont toujours attaché une
grande importance à l’inscrire dans l’histoire politique, économique,
culturelle des peuples. Ce serait une gageure de vouloir résumer
dans cette revue ce livre passionnant. Simplement, nous allons souligner
quelques touches. Peut-être que ces quelques réflexions
donneront envie à chacun d’ouvrir ce livre et de se laisser
guider par Umberto Ecco pour aller au cœur de ce qui bouillonne
dans le cœur des hommes.
L’homme s’est toujours interrogé sur la Beauté. Les
auteurs nous présentent d’abord la quête des grecs. Il suffit
de relever quelques réflexions pour découvrir la complexité de
cette recherche sur LA beauté.
L’homme s’est toujours interrogé sur la Beauté. C’est
une constance de son histoire. La beauté semble continuellement lui échapper.
Il suffira, pour s'en rendre compte, d'évoquer quelques époques.
Les Grecs de l'époque classique pensaient que, loin d’idéaliser
le corps, leurs sculptures étaient le résultat d’une synthèse
exprimant et la beauté du corps et la beauté de l’âme.
D'ailleurs, pour percevoir les qualités du corps, il fallait exercer non
seulement son œil physique mais aussi l’œil de son esprit. «Qui
est beau, l’est tant qu’il est sous le regard. Qui est bon aussi,
l’est maintenant et le sera plus tard.», écrivait le poète
Sappho au VII-VIme siècle av. J.-C. Au V-IVème siècle pour
Platon, la beauté avait une existence autonome et l’œuvre d’art
l’exprimait "accidentellement", aussi, le dessin et tout art
d’imitation réalisaient-ils une œuvre qui restait loin de la
vérité. Les sculpteurs eux aussi participaient à la réflexion.
Pour faire chanter la beauté d’un corps, se demandaient-ils, faut-il
le sculpter en tenant compte des proportions mathématiques ou s’adapter
aux exigences de la vision, à la perspective selon laquelle la sculpture
sera vue?
Au Moyen-Âge, la beauté n’est plus perçue de la même
façon. L’école de Chartres, par exemple, ne s’est pas
enfermée dans un ordre mathématique. Elle a réfléchi à la
question de la beauté en se laissant éclairer par la foi au Dieu
Créateur: tout a été créé par Dieu… même
les monstres. Il suffit de regarder les tableaux du peintre Jérôme
Bosch: on y découvre que les monstres sont beaux. La foi de ces hommes
leur a fait découvrir que même dans le mal pouvaient germer du beau
et du bon. Que la beauté était encore plus belle quand elle était
confrontée au laid… Que l’ombre illumine la lumière… La
notion de la beauté évolue durant ces 10 siècles. Et puisque
la beauté peut luire au cœur des ténèbres, quand les
artistes du Moyen-Âge tournent le regard vers l’humanité de
Jésus souffrant, martyrisé, déformé physiquement,
ils se posent la question: comment exprimer la beauté de Jésus
en croix?
A la même époque, la construction des cathédrales met en
relief un autre aspect de la Beauté: la mutuelle collaboration de la pierre
et de la lumière. Quoi de plus mystérieux que de se laisser saisir
par le jeu des pierres et des vitraux qui chantent ensemble la Gloire de Dieu?
Durant cette période encore, on ne peut passer sous silence un autre aspect
de la beauté. Pour exprimer la beauté de la création, les
artistes vont chercher à capter le courant lumineux qui parcourt tout
l’univers. Les couleurs qu'ils utilisent dans les manuscrits sont vives,
elles donnent l’impression que la lumière irradie les personnes
et la nature. Et leur quête de la Beauté n’est jamais figée.
Au début du Moyen Age le bleu est peu prisé, mais cinq siècles
plus tard il deviendra le symbole de la profondeur… Le jaune sera d'abord
associé aux exclus, aux Juifs et aux Musulmans, puis il deviendra signe
de sainteté avec le jaune d'or… Cette lumière qui traverse
et entoure les corps est pour eux signe d’éternité. Trois
choses sont nécessaires à la Beauté, dira le grand théologien
qu’est Thomas d’Aquin: la proportion, l’intégrité et
la clarté.
Autre évolution durant cette période si riche. La beauté féminine,
qui excite les plaisirs de la chair, pose question à la morale. Le moine
n'en médite pas moins le livre du Cantiques des cantiques: «Que
tu es belle… tes cheveux… tes dents… tes lèvres… tes
joues… tes seins… Tu es toute belle, ma bien-aimée!» Grâce
aux poètes, la chair humaine est chantée comme reflet de la beauté de
Dieu.
Au 15ème siècle, avec les découvertes techniques, la réflexion
théologique et philosophique participent à l’évolution
de la réflexion sur la Beauté. Il suffit de mentionner en Italie
la découverte de la perspective, dans les Flandres, l’utilisation
de la peinture à l’huile, et à Florence, le climat mystique
répandu par le dominicain Savonarole sans oublier l’influence philosophique
du néoplatonisme. Au tournant de la Renaissance, la beauté sensible
prend une place plus importante. En immergent les saints dans la lumière
divine, les artistes invitent le peuple à la contemplation par la beauté.
A la Renaissance, les arts atteignent une certaine perfection dans l’harmonie
des formes. Tout est bien proportionné. Mais apparaît alors une
autre forme de beauté, une beauté inquiète, informe, surprenante.
Là aussi, les découvertes scientifiques, les événements
et la réflexion influencent la recherche des artistes. Les crises politiques
et économiques, les maladies conduisent à repenser la place de
l’homme dans la création. Les découvertes font que non seulement
l’homme n’est pas le centre de la création mais qu'il n’en
est plus le maître. Aussi Désormais, les artistes cherchent aussi
des traces de beauté au cœur de l’angoisse, dans la recherche
d’un autre avenir, dans la tension vers l’absolu… La beauté devient
davantage celle-là même que cherche à exprimer l’artiste.
Elle se fait subjective. Au moment du déclin de la Renaissance, la beauté n’est
plus le résultat d’une œuvre aux proportions équilibrée
; elle naît d’une tension vers ‘quelque chose’ qui se
situe au-delà des règles mathématiques.
Le baroque ira encore plus loin. Cet art cherche à créer une beauté éblouissante
au-delà du bien et du mal.
Au 18ème siècle, Rousseau, Kant et Sade, si loin qu'ils paraissent
les uns des autres, vont chacun mettre en scène des hommes et des femmes
policés extérieurement et cruels intérieurement. Ils captent
le bouillonnement extraordinaire qui agite leur époque, un siècle
tout ensemble sombre et lumineux dont ils vont chercher à être proches.
Les salons féminins expriment la place que prennent les femmes dans la
société… et c’est une femme qui tue Marat. Le théâtre
quitte la tradition des règles de l'unité, de temps et de lieu
pour mieux décrire ce que vivent les hommes. L’art se fait moins
dépendant des mécènes et du pouvoir. L’imagination
prendre une place importante dans la création artistique. La beauté perd
son aspect idéal et s’exprime sur des sujets nouveaux: les servantes
et les serviteurs, le goûter familial, la vie toute simple. Le ‘Don
Juan’ de Mozart illustre bien cette période de transition entre
l’âge classique et les temps modernes: le libertin cherche la beauté idéale
en essayant de conquérir les femmes tandis que son serviteur Leporello
l’observe avec une attention narquoise. Don Juan le séducteur sort
vaincu par sa quête de la beauté alors que le regard de Leporello
ne faiblira pas. Finalement, c'est le serviteur qui sortira vainqueur de cette
aventure. Les sentiments se rebellent contre la pression des canons de la beauté.
La gratuité dans les arts prend toute la place. Est considéré comme
beau ce qui plaît de manière désintéressée.
Est beau ce qu’on ne cherche pas à posséder, écrira
le philosophe Kant. Une nouvelle conception de la beauté apparaît.
Avant, les conditions de la beauté résidaient dans la forme de
l’objet, maintenant c'est le sujet qui définit le beau. Le génie,
le goût, l’imagination, les sentiments ont en quelque sorte pris
la place du sujet. La beauté est liée aux sentiments, aux sens, à la
reconnaissance du plaisir. La beauté cesse d’être une forme,
elle devient chaos. Pour la pensée grecque, c’est la vérité qui
produisait la Beauté, tandis que pour les romantiques, c’est la
Beauté qui produit la vérité.
Durant la deuxième moitié du XIXème siècle, la dureté de
la vie industrielle, l'éveil de la conscience ouvrière et l'affirmation
de la lutte des classes font que l'esthétique ne fait plus partie des
soucis de la population. Les artistes se sentent marginalisés, menacés.
Ils chercheront alors à aller ‘ailleurs’, là où ce
monde ne veut pas aller. Le monde artistique investit dans des sujets que la
société n’ose regarder en face, telles la mort et la maladie.
La beauté peut rendre fascinants ces aspects de la vie. Certaines gravures
de Gustave Doré témoignent de cette audace.. La beauté devient
une valeur en elle-même. Autre recherche qui marque cette époque:
la subjectivité. Les artistes peignent l’impression qu’ils
ont des hommes, de la nature, des choses. Ils ne peignent pas la pomme mais l’âme
de la pomme.
Le 20ème siècle va être marqué par des artistes de
génie tandis que toutes les disciplines artistiques vont subir une véritable
révolution: architecture, chorégraphie, musique, théâtre,
poésie, peinture, sculpture… Est art tout ce qui exprime l’homme:
son cri, ses révoltes, ses joies, sa soif de justice, ses jouissances.
Et pour l’exprimer, les artistes ne détruisent pas mais ‘déconstruisent’,
c’est-à-dire qu'ils mettent à nu toutes les prétentions
des hommes au savoir absolu, leur soif de tout dominer, de maîtriser l’avenir.
La démarche de l'artiste est partie intégrante de son œuvre
; parfois même elle l'absorbe.
Que devient alors la beauté? Ce siècle valorise la matière.
Mais les artistes ne reprennent pas l’intuition de Michel Ange disant que
la forme de sa sculpture était déjà inscrite dans le marbre
qu’il allait sculpter. Ils travaillent sur la matière informe pour
lui donner forme grâce à l’idée qu’ils se font
eux-mêmes de la beauté. La beauté devient provocation car
l’artiste dénonce par ses œuvres la situation du monde. La
beauté devient aussi consommation car une partie de la création
artistique se rend prisonnière des médias.
Ces quelques touches sur l’histoire de la beauté disent combien
le livre de Umberto Ecco, illustré de mille œuvres artistiques et
rempli de citations, plonge le lecteur dans l’histoire du ‘cœur’ de
l’humanité. Abbé Robert Pousseur
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