Les fiches
cinématographiques
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Philippe Loiret
Lili revient de vacances en Espagne. Au pied du car qui l’a
transportée, elle retrouve les siens avec joie, du moins
dans les premières minutes ! Où donc est Loïc,
son frère jumeau ? Le temps de présenter à ses
parents, les amis qui l’accompagnent, et les voici tous les
trois en voiture pour rentrer à la maison. De jour en jour, la quête se poursuit. Loïc ne réagit pas, lui si proche de sa jumelle. La pression monte au sein de la famille. Lili s’enferme en elle-même. Seuls ses amis, Léa et surtout Thomas, reçoivent ses confidences : invraisemblable silence de son frère, qui la touche et la mine. Réactions incompréhensibles des parents qui paraissent tellement lisses en cette situation de plus en plus insupportable. La rupture d’équilibre ne tarde pas. Dépression, désespoir. Anorexie. C’est dans un service psychiatrique qu’on la retrouve. L’épreuve est terrible. Elle aggrave encore la souffrance par la raideur du corps médical qui n’entend pas, enveloppé dans ses certitudes. Après une tentative d’évasion organisée avec le concours du couple ami, mais qui échouera, on approchera de la catastrophe. Pourtant, heureuse carte postale de Loïc…. Il est à Rennes, mais aussi ailleurs… il se déplace, il fait son expérience. Sa guitare l’accompagne. Il vit sa vie. Il n’oublie pas Lili qu’il aime si fort. « Non, vraiment, ne t’en fais, je vais bien ! » De courrier en courrier, nous assistons à un vrai parcours du combattant. Il éprouve Lili ; nous aussi avec elle. L’intrigue nous saisit. Le drame couve et s’étoffe. En effet, chaque carte postée donne des nouvelles du jumeau à sa jumelle, mais aussi commente les raisons qui, selon lui, l’ont poussé à quitter la maison. C’est, à lire Loïc, à cause de ce père minable, dont la vie est ratée et qui entraîne tous les siens dans sa médiocrité. Nous prenons connaissance de ces contenus tandis que la mère est près de Lili lorsqu’elle lit, à voix haute, chaque nouvelle carte tandis que son père, en arrière-plan, entend le mépris dont il est l’objet. Qu’en termes terribles et crus Loïc accuse son père, cause du malheur ! Thomas, lui, a quitté Léa car il sait son cœur
attiré par Lili. Il tente de le lui faire entendre. Mais
les forces de celle-ci sont ailleurs. La place est pour Loïc
et pour lui seul. L’absent si présent ! Pour ceux qui n’ont pas vu ce film, il convient d’arrêter
ici ce récit. Voici un film d’une grande justesse. Il nous offre une
situation à la fois simple et difficile à assumer
par ceux qui la vivent. Chacun des acteurs interprète
avec finesse la dimension dramatique qui lentement se dégage
d’une réalité que l’on ne saurait imaginer.
Tout est en nuance pour que le tact qui s’impose ne vienne
jamais gâter cette histoire vécue par cette famille
ressemblant à tant d’autres. L’émotion
nous étreint ; elle nous conduit à une secrète
révolte intérieure. Elle révèle au
final notre imprudence à prendre parti sans avoir tous
les éléments. En ce sens, elle nous en apprend
sur nous-mêmes, incorrigibles et incapables de prendre
le recul nécessaire. Les dialogues sont d’une grande
sobriété. Ils en appellent souvent aux allusions
et aux sous-entendus tels que tant de familles les pratiquent.
La douleur de chacun est en filigrane à tout moment, comme
s’il était à la fois indispensable de la
partager et impossible de l’exprimer. C’est une crise
de croissance pour les jeunes mais aussi pour les parents. Il
faudra cette épreuve décapante pour que chacun
puisse naître et devenir, mais dans une mise au monde
qui touche de près la mort en tous ses états. Quelques propositions pour attirer notre attention. Ce qui est ici proposé peut parler à l’un ou l’autre, chacun selon ce qu’il vit et ce qu’il est. Pourquoi ne pas accueillir avec une particulière attention ce qui nous semble totalement étranger !
Familles, comme votre tâche est lourde ! Nous voici plongés dans le vécu d’une famille
qui ressemble à tant d’autres. Rien de choquant, rien
de scandaleux. Elle est le creuset de relations complexes. L’habitude
a pris le pas sur toute spontanéité. Les positionnements
sont en place et rien ne semble capable de les remettre en cause.
Chacun croit connaître l’autre avec sa capacité à entendre
ou ne pas entendre ; avec l’image définitive
qu’il donne de lui-même aux autres et que les autres
ont de lui. Tout est bouclé d’avance. Ainsi, dans
ce récit troublant, une seule explication semble possible
pour Lili. Elle s’y enferme. Mais c’est parce que ses
parents l’estiment incapable et se sentent incapables de
lui donner la clé qui donnerait le sens. Lourde tâche que celle de la famille. Chacun doit apprendre à s’y positionner dans la justesse. Ici les parents sont dépassés par le vécu qui s’impose à eux. Educateurs d’une fille encore si jeune et pourtant déjà si grande par l’âge, ils sont eux aussi en train de se construire. Ils font l’apprentissage de la douleur et ne réussissent pas, tant ils souffrent, à dégager un espace pour que la parole puisse se poser et que Lili entre dans la réalité. C’est bien que le secret les mine tous. Il y a des secrets qui sont destructeurs et auxquels il faudrait tordre le cou afin que la vérité advienne et engendre enfin un peu de liberté. Peut-on penser que ces parents submergés qui aiment leur
fille n’ont pas envisagé qu’une aide extérieure
pouvait se faire médiatrice ? Lili a vécu l’enfermement
mais aussi ses parents. Constatation d’autant plus évidente
que les amis de leur fille et spécialement Thomas, amoureux
secret de Lili, sera celui qui, au final, permettra qu’éclate
la vérité. Quel regard impitoyable porté sur le milieu psychiatrique ! Avec beaucoup d’habileté, le scénario nous
montre Lili plongée dans une pathologie aux effets terrifiants.
Refuser la nourriture est pour elle le chemin par lequel elle affirme
son attachement viscéral à son jumeau. Le chef du
service, où elle est admise de force, est un homme rigoriste,
totalitaire, sans nuance. Sa discipline a fait ses preuves. Il
en est sûr. Il est tout-puissant. Au centre de l’action,
non pas Lili pour elle-même et à son écoute,
mais Lili pour prouver que cette science est exacte. Ainsi
verrons-nous le combat entre le médecin et les parents qui,
finalement et bien tardivement, oseront affirmer qu’en l’occurrence,
ils connaissent eux aussi leur fille. Ils rappelleront à la
science suffisante que c’est la malade qu’il
faut écouter à travers ce que crie son corps. Croissance et souffrance. Cette histoire est d’un réalisme puissant. Elle n’a
pourtant rien d’extraordinaire, mais le chemin qu’elle
nous invite à parcourir est révélation de
ce qu’est la vie dans tous ses déploiements. Au terme
de ce film, nous savons enfin où se trouve Loïc, ce
qu’il est devenu, quel a été son parcours.
Pour chacun des protagonistes ce fut une grande souffrance. Par
l’évènement lui-même, mais aussi une
souffrance ajoutée par la manière dont chacun s’est
situé. Pas de mal voulu pour lui-même. Mais un mal
mystérieux fruit d’une opacité ambiguë.
Une culture du secret qui n’avait pas sa raison d’être.
Allez savoir par quel amour offert, par quelles larmes répandues,
petit à petit, chacun est sorti de sa prison en grandissant
dans la compassion. Certes, la confiance a manqué, peut-être
le fruit d’un manque d’audace à questionner
ou bien une incapacité à dire ou encore une inaptitude
passagère à entendre ! Selon la manière dont chacun s’investit en cette histoire qui ne peut laisser indifférent, ne peut-on pas se poser la question de savoir si nous ne jugeons pas trop vite avant d’avoir tous les éléments ? Si l’hypothèse se vérifie, on pourra dire alors qu’un tel film nous apprend beaucoup sur nous-mêmes !
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