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Les fiches cinématographiques
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La tourneuse de pages

Denis DERCOURT


Film français 1h25mn
Genre : Drame psychologique
Produit en 2006

scénario : Denis DERCOURT et Jacques SOTTY 
Avec Catherine FROT (Ariane FOUCHẾCOURT), Déborah FRANCOIS (Mélanie Prouvost), Pascal GRÉGORY (Monsieur Fouchécourt).


Mélanie Prouvost est une toute jeune fille. Elle aime passionnément le piano. Ses parents, bouchers de profession, sont attentifs à la vocation de leur fille unique. Ils respectent et valorisent ce désir qui prend forme. Ils suivent son parcours avec attention. Ils ne mettent pas la pression. Voilà une famille qu’on a plaisir à connaître.

C’est dans ce contexte que Mélanie se prépare à un concours qui pour elle sera décisif. Elle estime que son avenir y sera engagé. On devine la tension qui la gagne et s’empare d’elle.

La voici au Conservatoire pour l’audition qui rassemble tous les candidats.

Le jury est en place sous la présidence d’une pianiste de grand renom : Ariane Fouchécourt. Ils sont là, tous les cinq, attentifs, impressionnants pour une jeune fille prête à donner le meilleur d’elle-même.

Mélanie s’élance avec grâce et bien plus que de l’application ; elle montre un réel talent, prometteur d’un bel avenir. Soudain la porte s’ouvre. Un membre du personnel, probablement, se dirige vers la présidente. Ils échangent un court propos. C’est une dédicace que l’on demande à Ariane d’inscrire sur une photo d’elle. C’est alors la déconcentration pour Mélanie qui ne peut continuer.  Ariane n’hésite pas, elle est impérieuse : « Pourquoi t’es-tu arrêtée ? Continue ma chérie ! ». Mais comment continuer quand tout est rompu dans cette marche si difficile. Mélanie ne continue pas… elle reprend, mais autrement, et pour une catastrophe qui n’ébranle pas le jury.

 

C’en est fini. Pour toujours. Froidement, sans état d’âme apparent, Mélanie, rentrée chez elle, a décidé que la page était tournée ! Elle range au fond d’un placard la statue de Beethoven qui trônait sur sa commode.

 

Quelques années ont passé, une jeune femme avenante qui apparaît au fil du temps, mystérieuse, trouve un emploi chez un grand avocat. Il apprécie sa serviabilité, sa discrétion, son efficacité. Par un habile stratagème, celle-ci se propose pour venir garder le fils de son employeur, à la campagne, dans la maison secondaire. Tristan joue lui aussi du piano. Quoi d’étonnant, sa mère est une grande virtuose. La boucle est bouclée !

Mélanie, qu’Ariane Fouchécourt ne peut reconnaître, tant elle a changé et qu’elle n’a vu que lors de l’audition, se trouve à pied d’œuvre.

 

Jour après jour, par son charme et son intelligence, elle est vécue comme de plus en plus irremplaçable. Maître Fouchécourt qui s’absente fréquemment a toute confiance en elle. Mais où s’en va-t-il ? Tristan vit une relation complice avec Ariane. Il est trop jeune pour discerner. Lui enfant, tout enfermé dans ses gammes, trouve en Mélanie quelqu’un qui l’écoute et le valorise. Ariane, elle, souffre d’une névrose handicapante, à la suite d’un accident de voiture. Elle s’appuie de plus en plus sur la garde de son enfant. Elle devient au fil du temps celle qui la réconforte et la comprend mais surtout qui la sécurise. Quand la tourneuse de pages habituelle manque à sa mission, c’est vers Mélanie qu’Ariane porte son choix. De concert en concert, l’auxiliaire de la virtuose devient indispensable. Mais que vient faire cet homme qui est là toujours présent pour admirer Ariane ?

Dans la relation complexe qui se tisse entre ces deux femmes, peu de paroles, des gestes ambigus de la part d’Ariane qu’accepte Mélanie sans broncher. Autres acteurs, les deux membres qui forment le trio avec la virtuose. Enfin, Mélanie devra se défendre contre les assauts de l’homme au violoncelle qui sera sauvagement puni de ses tentatives sans rien pouvoir révéler de sa blessure. Décidément Mélanie est douée !

 

Tout est prêt pour ce drame intimiste, on le voit bien. C’est une mise en place machiavélique. Mélanie a réussi à gagner la confiance de tous, bien qu’un doute soit levé par la femme du trio qui en avertit Ariane. Cette dernière est aveuglée. Personne ne sera épargné hormis Ariane qui tire les ficelles. Elle a déjà payé la note d’un gâchis terrible.

 

N’en disons pas davantage afin que le spectateur connaisse le temps du suspense.

 

Laissons aux critiques le soin de nous proposer leurs analyses de ce film présenté à Cannes 2006 dans la rubrique Un certain regard. Retenons cependant, que l’interprétation est remarquable dans une complémentarité qui donne une œuvre homogène. Catherine Frot surprend toujours par sa capacité créative. Elle est froide, tour à tour absente et investie à l’extrême, fragile et impérieuse. Elle commente elle-même : « C’est une relation très complexe parce que mon personnage, qu’on pourrait croire en position dominante, est à un moment de crise où il a perdu son assurance. Il fallait jouer une virtuose du piano  qui, littéralement, perd les pédales. Il y a une sorte de folie très contenu. Denis Dercourt, qui est très musicien, a écrit un suspense très fort, une partition extrêmement précise et rigoureuse. »

La surprise nous vient de Déborah François, révélée par les frères Dardenne. Elle sait demeurer lisse, distante, désintéressée. Elle cache son jeu à la mesure de sa souffrance secrète. Une violence extrême l’habite et la mine c’est pourquoi on ne peut la percevoir.

 

Nous avons un récit original qui nous touche, même si rapidement, apparaissent les enjeux et se devine la nature de la conclusion. Il s’agit bien d’une vengeance lentement mûrie et fermentée, de sa lente élaboration, de sa mise en œuvre. Cette histoire qui pourrait être  réelle n’a pas le caractère achevé de l’inoxydable Comte de Monte-Cristo. Elle est trop soignée, un peu aseptisée, relativement sage, analysée. Il y manque ce brin de folie. Pourtant, ce film donne à penser parce qu’il s’inscrit bien dans la vie de tous les jours avec ses joies et ses drames, ses attentes et ses médiocrités.

 

Pour aller plus loin

 

Quand s’inscrit le mot « fin », on peut avoir une certaine réaction de déception. La paresse ne doit pas l’emporter. Cette histoire porte en elle un contenu plus riche qu’il n’y paraît selon plusieurs aspects.

 

Être conscients de la portée de ses actes. Tel est l’appel que l’on peut entendre ici. Ariane est une vedette. Son ego ne manque pas d’épaisseur ! Elle nous apparaît comme soucieuse d’elle-même dans ce moment crucial où une petite fille intimidée joue son avenir. Elle néglige le moment présent en se laissant distraire à son profit. Mélanie a préparé avec grande conscience ce concours au point qu’elle est décidée à tout abandonner si le résultat est négatif. Elle a droit au respect. L’attitude de celle qui préside lui refuse ce droit. Certes, on peut estimer bien léger l’événement. Mais au nom de quel argument ? Pour Mélanie c’est un enjeu si fort que toute son énergie est mobilisée avec le magnifique soutien de ses parents. Le déroulé des faits est déconcertant pour elle. Elle est déstabilisée. Elle rate. Comment peut-il en être autrement ? Ariane nous choque car elle n’assume pas sa légèreté. Plus grave, elle n’a rien compris de la souffrance de cet enfant. Cette manière de lui dire « continue, ma chérie ! » relève d’une muflerie stupéfiante. Ne pouvait-elle pas d’abord présenter ses excuses et permettre à Mélanie de reprendre maintenant, ou plus tard ? En fait, il n’en est rien et Mélanie vit cette situation comme un affront qu’elle laisse descendre au plus profond d’elle-même. Elle était douée. Sans grandiloquence c’est « Mozart qu’on assassine ».

Le drame si peu apparent à qui reste en surface va faire basculer une existence en mobilisant toutes les énergies de Mélanie pour une vengeance extrême. 

 

Porter un regard attentif sur l’attitude d’Ariane nous invite à nous demander de quelle manière nous vivons notre relation aux autres. De quelle manière tel geste, tel acte peut avoir sur l’autre des conséquences bien au-delà de ce que nous le concevons. Il n’est pas question ici d’entrer dans une culpabilité permanente mais de désirer tout simplement être vigilant.

Prenons comme point d’appui le fait qu’il peut nous arriver d’infliger de graves  blessures involontairement aux autres. Nous ne voulions pas. Le plus souvent nous n’avons pas même eu conscience, bien plus, nous n’en avons rien su.

Cette histoire est une fervente invitation à ce que nous soyons plus attentifs et plus lucides. 

Nous pouvons regretter de voir Ariane se dégager de cet incident avec une telle superficialité alors qu’il s’agit d’un enjeu qu’elle est capable de mesurer. Elle-même sait ce que génère d’angoisse un concert qui expose au regard des autres.

 

Nous ne sommes pas dans sa propre situation. Pourtant, nous pouvons connaître de ces moments où notre attitude sera génératrice de vie plus intense pour les autres ou, au contraire, les blessera. Rien que pour nous inviter à prendre davantage conscience de ce que sommes face aux autres, ce film est salutaire. Tout se résume en ces questions : que  sont les autres pour nous-mêmes ? Avons-nous la vigilance qui s’impose dans notre rapport à eux ? Sommes-nous assez libérés de nous-mêmes pour accueillir les autres dans ce qu’ils vivent surtout quand nous sommes associés peu ou prou à ce vécu ?

 

Il arrive parfois que d’autres nous avertissent au sujet de telle de nos attitudes vis-à-vis d’une tierce personne et que nous choisissions de ne pas accueillir ce qui nous est dit. Nous préférons sans doute ignorer ou nous détourner des vraies questions.

 

Dure réalité que la nôtre où nous sommes en permanence confiés aux autres et où les autres nous sont confiés. L’évangile nous rappelle la règle d’or « ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que l’on fît. ». Invitation ferme du Christ qui appelle aussi à envisager le comportement inverse. Faire pour les autres…

 

Nous pourrions aussi aborder, à partir de cette œuvre, l’importance de la prise de parole qui évite à la haine de voir déposer son ferment. Le silence alors qu’on sait le mal possible est une lourde faute. Ariane pouvait, sur le champ, réparer l’injuste comportement qu’elle venait d’imposer à Mélanie.

Chacun ne manquera aussi de se poser la question de la haine, de la vengeance, du pardon, de la réconciliation.

À partir de tout fait de société, et cette histoire nous en donne un beau témoignage, nous avons du grain à moudre. C’est une des richesses du cinéma qui voit plus loin et si souvent autrement. Encore faut-il que nous acceptions d’entrer dans la vérité.

Puisque ces approches prennent appui sur la foi que nourrit le Christ, il nous est bon de constater que c’est toujours au cœur de la vie réelle que nous avons à prendre conscience avec le désir de grandir.

 

Arts cultures et foi des Yvelynes
Père Claude TOURAILLE
Délégué diocésain pour Arts-Cultures-Foi
Versailles

Arts Cultures Foi  du diocèse Versailles propose des analyses invitant à la réflexion à partir de films qui soulèvent questions et provocations. Il s’agit d’affiner notre discernement pour mieux répondre aux défis de notre temps.

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Vous trouverez aussi ce texte dans «Esprit et Vie» n° 143 et sur le site www.esprit-et-vie


En France, pour trouver lieux , salles et séances publiques : Allo-ciné
et la fiche du film sur ce site


 

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