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Le secret de Brokeback Mountain

Affiche de - Le secret de Brokeback Mountain

Ang Lee



Film américain 2h14mn
Genre : Mélodrame intimiste
Produit en 2004 - Sorti en France en janvier 2006

D'après l'oeuvre d'Annie Proulx (Graset)
Avec Heath Ledger (Ennis Del Mar)
Jake Gyllenhaal (Jack Twist)

 

Comment recevoir un film qui appelle tant de questions, dans un contexte où la confusion des valeurs semble l’emporter et rendre bien peu sages les hommes de notre temps !
Quand se déchaînent les passions et que chacun assène aux autres ses certitudes dans l’impuissance de prendre un juste recul, comment se risquer à présenter Le secret de Brokeback Mountain ?
Regardons d’abord ce qui nous est donné à voir, recevons le message avec la volonté de comprendre en nous rappelant que les êtres humains sont complexes, en commençant par nous-mêmes.

Lion d’or de la dernière Mostra de Venise, quatre Golden globe : meilleur film dramatique, meilleur réalisateur, meilleur scénario, meilleure chanson, voici une œuvre d’Ang Lee, couverte de récompenses. Cinéaste taiwanais, vivant aux États-Unis, il a derrière lui une belle carrière : Garçon d’honneur (Ours d’or à Berlin 1993), Raison et sentiments (Ours d’or à Berlin en 1996), Tigre et dragon (quatre Oscars en 2001).
Il nous emmène, cette fois, sur un terrain peu conventionnel et pourtant bien présent dans la culture contemporaine : l’amour contrarié et vécu comme impossible entre deux cow-boys dans l’Amérique profonde du Wyoming des années 1960.. On pouvait craindre une apologie indigeste des relations homosexuelles, soutenue par une expression débridée qui frise l’impudeur. Nous assistons, en fait, au récit sobre d’un témoignage décalé.

Jack et Ennis, quarante ans à eux deux, se rencontrent alors qu’ils sont à la recherche d’un boulot.
Engagés pour la garde d’un troupeau de moutons en période de transhumance, ils s’en vont au loin. Ils seront seuls à Brokeback Mountain. De temps en temps, les provisions nécessaires leur seront apportées. C’est qu’en aucun cas, ils ne doivent laisser le troupeau sans une stricte surveillance tant sont nombreuses les victimes des coyotes. Ils sont séparés puisque l’un dort tout en haut, près des moutons, l’autre au camp de base.
Ainsi voyons-nous se dérouler le temps, lent et sans rien qui le ponctue sinon les repas et des moments de retrouvailles… jusqu’au jour où le grand froid aidant mais aussi le whisky qui réchauffe, ils se réfugient sous la tente. Attirés irrésistiblement l’un vers l’autre, sans comprendre ce qui leur arrive, ils deviennent amants… Ainsi va se vivre un temps de proximité intense où peu de paroles viendront enrichir leur existence rapprochée mais où ils feront l’expérience d’une profonde communion.
La saison est finie. Ils ne savent pas que leur patron a surpris leurs ébats. Faute d’une garde rapprochée, le troupeau a souffert : plus question d’être maintenus dans leur emploi. Leur réputation est devenue sulfureuse !
Les voici qui se séparent. Chacun va poursuivre sa route mais à quel prix ! À ce moment de rupture pour une destination inconnue, le corps parle et les vomissements d’émotion sont le signe d’une profonde fracture. Ils souffrent.
Nous les suivrons alors dans une vie plutôt minable où chacun traîne son ennui dans l’évocation d’un passé perdu. Ennis épouse Alma et Jack rencontre Laureen mais ni l’un ni l’autre ne parviendra à oublier ce que fut ce moment intense à Brokeback Mountain.. Circonstances aidant, ils se retrouveront épisodiquement et poursuivront leur relation clandestinement. Leur intimité n’échappera pas à leur épouse qui souffriront de cette situation si insolite. Elle s’achèvera dans la séparation définitive qu’impose la mort mystérieuse de l’un d’eux.

 

Un film qui provoque à réfléchir

Relevons la manière dont ce récit nous est offert en bannissant toute moralisation qui fatigue ! Il n’y a ni anathème qui proposerait de qualifier cette œuvre de sulfureuse, ni exaltation qui en ferait l’étendard d’une cause qu’il importerait de défendre. Bien plus subtil et délicat, le réalisateur a choisi de nous faire entrer dans une histoire inattendue, curieuse pour beaucoup, mais qui se veut fidèle à une réalité. C’est une invitation à regarder la vie des hommes pour en saisir les arcanes. Le décryptage est d’autant plus difficile qu’à aucun moment ces deux héros ne se situent avec arrogance. Ils vivent une aventure qui les dépasse et les subjuguent. Ils s’étonnent eux-mêmes de ce qui leur advient. Il convient donc que les spectateurs, quels que soient leurs repères, acceptent de recevoir le contenu de cette histoire jugée « décoiffante » par plus d’un !
C’est que ce film a choisi de se situer en distance par rapport au récit dont Annie Proulx est l’auteur et qui connaît un succès actuel considérable.
En effet, les images sont allusives et donc beaucoup plus fortes et plus évocatrices que s’il s’agissait d’un grossier scénario pour contenter des voyeurs. Au moment où en France, le film de François Ozon Le temps qui reste nous offre un développement militant avec des scènes clairement pornographiques et inutiles, Brokeback Mountain nous renvoie à nous-mêmes, à ce que vivent nos sociétés, à nos critères éthiques, le tout, à partir de la complexité des êtres.
Cette relative « neutralité » est une grande richesse car elle offre un réel espace de réflexion et de discernement. En bannissant toute image inutile, Ang Lee nous propose probablement de nous interroger sur ce que nous savons, nous pensons, nous jugeons de la dimension homosexuelle qui peut habiter deux êtres, qu’il s’agisse de deux hommes ou de deux femmes. Ne nous invite-t-il pas à entrer dans le mystère des relations humaines qui ne sauraient se réduire à de simples rencontres sexuelles ?
Quand Ennis et Jack se séparent, la distance rend leur relation toute différente. Et pourtant celle-ci demeure intense au point que toute autre relation, y compris avec leur femme, devient pour l’un et l’autre, problématique. Quel que soit notre positionnement devant une telle attirance, nous ne pouvons pas en éluder la question ni le sens possible.

 

Pourquoi un tel succès

Il convient de se demander pourquoi un tel succès accompagne la sortie de Brokeback Mountain. À lire les échos diversifiés, ce film a été ni récupéré par les milieux homosexuels, ni « descendu » par ceux qui ne supportent pas qu’on évoque cette réalité. Sans doute, la manière dont le réalisateur a traité avec tact et finesse ces amours si peu conventionnelles dans une Amérique pudibonde et blessée par le maccarthysme, y est pour beaucoup.

On peut penser aussi que l’accent est placé bien plus sur l’après Brokeback Mountain que sur le moment éponyme qui n’aura qu’un temps. Le retour à une vie qui reprend son cours pour chacun des cow-boys est le moment de vérité car il est aussi celui de la révélation en raison de la séparation. L’un et l’autre aura eu beau nier et affirmer qu’il n’était pas ce qu’on pourrait penser, tous deux devront pourtant intégrer cette impossible réalité dans un contexte qui les voue aux gémonies. Ils se reverront de temps à autre pour de prétendues pêches dans des sites magnifiques. Personne de leur entourage, à commencer par la compagne de leur vie, ne sera dupe ! Eux non plus. Et de plus en plus ! La chape de silence demeurera : il est des situations que tout le monde connaît mais que personne n’évoque. Allez savoir pourquoi !

 

De nombreux échanges, avec des personnes tellement différentes ayant vu ce film et qui s’interrogeaient, ont permis d’entendre la même réaction unanime : que de gâchis dans ces deux vies ! On voulait dire par là que la dénégation qui a conduit ces deux hommes à vivre dans une conformité qu’imposait le poids d’une société aveugle, a provoqué leur malheur et celui de leur entourage, à commencer par leur compagne.
La revanche qui répond à ce chemin de malheur ne se trouve-t-elle pas dans le fait que ce film invite, aujourd’hui, à accepter d’entrer dans ce débat. Qu’il soit reçu par notre société afin de chercher à y voir plus clair pour un discernement plus ajusté !
En filigrane et loin des outrances et des sectarismes, des questions sont posées. Aujourd’hui on cherche à y répondre avec mesure, hormis quelques excès. Pourtant personne ne saurait oublier que dans un passé récent des drames ont été vécus faute d’écoute et d’humilité profondes.
Qu’il suffise d’entendre un évêque reconnaissant récemment, qu’en ce domaine, comme en d’autres, l’Église a blessé faute d’avoir aimé à la manière du Christ.
Point n’est besoin de tout accepter ni d’être accordé aux dernières modes mais d’avoir un regard de vraie bienveillance et quelques repères fondateurs.
Chacun sait aujourd’hui – c’était autre chose il y a cinquante ans – que personne n’est responsable de son orientation sexuelle. Elle s’élabore mystérieusement au plus profond de l’être. Mais, en revanche, il revient à chacun d’assumer la responsabilité de sa gestion.
Ici n’est pas le lieu pour développer les questions qui surgissent.(1)  Au moins ce film, s’il invite chacun à la mesure, à la réflexion, à la lucidité sur lui-même, aura proposé un beau chemin.
Nous sommes loin de Mort à Venise qui n’osait pas nommer la réalité tout en la présentant explicitement ; encore plus loin de La cage aux folles qui connut pourtant un franc succès mais dont la dérision fut une grande pitié : de quoi rire des autres et ainsi les neutraliser à bon compte pour nous-mêmes. En totale rupture avec Le temps qui reste où le héros n’en finit pas de se retirer dans une effroyable solitude jusqu’à mourir dans la recherche d’une enfance perdue.

Ici, le récit est sobre, digne. Des passions, des souffrances, une quête, beaucoup de gâchis…. C’est finalement l’expression de ce que sont de nombreuses vies quand l’amour n’a pas atteint son sommet et que les chemins d’espérance ne sont en fait que des impasses qui engendrent la mort parfois à cause d’une responsabilité personnelle et souvent à cause du regard des autres qui condamne sans appel.

La force pascale nous redit avec discrétion et détermination que tout homme est un apprenti qui désire aimer et être aimé et que le chemin qui conduit au bonheur est une quête incessante jusqu’à ce que l’amour véritable nous transfigure. L’amour d’un Dieu tout- Autre dont on ne peut pas s’emparer mais qui nous est donné si nous acceptons de le recevoir.

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(1) Parmi de nombreux ouvrages, il en est un qui demeure riche de contenu :  Xavier Thévenot « Les homosexualités masculines » Cerf
Assez difficile d’accès, il invite à découvrir la complexité de l’être humain. Il évite de simplifier en moralisant. Son auteur est reconnu comme un moraliste qui a mené un travail de rigueur et de courage.
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Arts cultures et foi des Yvelynes
Père Claude TOURAILLE
Délégué diocésain pour Arts-Cultures-Foi
Versailles


Site du diocèse des Yvelines
vers les actions diocésaines d'Arts - Cultures et Foi flêche

Vous trouverez aussi ce texte dans «Esprit et Vie» n° 138 et sur le site www.esprit-et-vie


En France, pour trouver lieux , salles et séances publiques : Allo-ciné
et la fiche du film sur ce site


 

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