Arts - Cultures Foi ACF     Voici l'Homme     Livres     Cinéma     Expos d'artistes     Diocèses     Textes     Art et foi    Ressources     Plan du site

Les fiches cinématographiques
(si vous ne voyez pas la liste des films à gauche, cliquez ici)

Je vous trouve très beau

Je vous trouve très beau - affiche cinéma

Isabelle Mergault



Film français 1h37mn
Produit en 2005 - Sorti en France en janvier 2006
avec Michel Blanc
Medeea Marinescu
Wladimir Yordanoff

« Je vous trouve très beau » dit cette jeune roumaine intéressée par ce veuf français en quête d’une femme… Une autre insiste, s’appuyant sur les mêmes mots : « Je vous trouve très beau » ! Pauvre Aimé Pigrenet, il est d’une lucidité mesurée.. mais tout de même, de là à le trouver si beau. Alors… quand Elena, une troisième qu’on lui présente, s’apprête à parler, il l’arrête, brutalement… mais elle, précise : « Non, je ne vous trouve pas très beau… pas beau du tout ! »
Ainsi inscrit-on le titre d’un film dans la lignée des productions. A l’entendre ou à le lire, on serait tenté de passer son chemin. En fait, on aurait bien tard car voici une histoire d’une grande profondeur. Elle se situe dans l’épaisseur de la vie des hommes. Sans en avoir l’air, elle a dépassé les trois millions de spectateurs et ce n’est sans doute pas terminé. 

Aimé Pigrenet, son nom est tout un programme, est peu agréable. Toute sa vie se focalise sur son exploitation agricole. Le tracteur est le lieu d’élection où s’élaborent ses grands projets. Ils ont pour limite les contours de son exploitation, la culture et un peu d’élevage. On est pour l’efficacité dans le couple d’autant qu’ Huguette, son épouse, ne sombre pas dans la tendresse !
Est-ce une caricature ? Pas si sûr !
Pauvre Huguette, victime du progrès, qui meurt électrocutée par la machine à traire.

Une épouse serait dès lors bien utile… ou plutôt une femme pour tenir la maison et travailler.
A l’insu de ses proches et de ses amis, Aimé, censé partir en Allemagne, s’en va en Roumanie, manipulé par une directrice d’agence spécialisée dans les unions arrangées. Là, il existe un  bassin   « bien achalandé » ! Chaque candidate en mal d’un travail et prête à tout, se présente sous les jours les plus flatteurs !

Et voici Elena. Fine mouche mais droite et vraie, puisqu’elle ose répondre du tac au tac à Pigrenet qu’elle ne le trouve pas beau. Pas beau du tout… C’est à partir de cette audace et ce non-conformisme que va s’établir la relation. Pourtant elle ne dit pas tout car elle laisse au pays une petite fille dont elle parlera plus tard mais comme d’une petite sœur.

Il faut voir la manière « d’atterrir » de cette jeune femme donnée d’abord comme une proche d’Aimé. Il faut voir la manière dont elle est reçue dans l’entourage de Pigrenet et dans son espace social.  Sa beauté simple ne laisse personne insensible  . Elle a tant de charme et de spontanéité qu’on « craque » pour elle ! Il faut voir aussi l’évolution de leur relation .

Lentement, l’histoire va nous s’acheminer vers une totale incompréhension entre les deux partenaires. Elle est généreuse, il est pingre. Elle est tendre, il est sec. Elle désire lui montrer qu’elle l’aime, il est efficace et pour l’utilitaire. Bref, un sombre tableau aggravé par ses proches car Aimé semble ne rien attendre d’Elena, hormis l’aspect économique. Mais il lui interdit de se tourner vers d’autres, elle, si appréciée, ailleurs que chez lui. Elle qui apporte joie et sourire dans un pays où l’on rit trop peu !

Des scènes de quasi-violence sont au rendez-vous. Aussi décide-t-elle,  et sans regret, de repartir pour son pays. C’est maintenant qu’Aimé s’éveille à un autre intérêt que le sien . Il regrette… il est trop tard. Peu de temps avant la séparation définitive, Elena va jouer au Loto… et gagner une somme considérable qu’Aimé est allé percevoir pour elle chez le buraliste avant de la lui donner.
Adieu… Elena ! Reprend pour Aimé le cours si triste de la vie, non sans nostalgie.

La vie va vite ! Elena retrouve son pays, sa fille et un amour quitté quand elle est partie pour la France. Le déménagement est organisé pour que s’installe le nouveau couple… On déplie les paquets sortis des caisses.  Surprise… Elena retrouve un journal français qui sert de papier d’emballage. C’est le « canard » local. Son bonheur à le déplier nous montre bien qu’elle garde au cœur ce regret qui la renvoie au passé. Elle le parcourt. Les numéros gagnants du Loto qui la concerne y figurent. Chance pour Elena qui va trouver trace de sa bonne fortune et en montrer la preuve. Mais elle s’aperçoit qu’aucun des numéros gagnants ne figurent sur sa grille.

Nous sommes au terme de cette histoire délicate. Elena a tout compris.
Voici qu’Aimé est au champ. Il a repris ses habitudes. Soudain son visage s’illumine : à quelques mètres de lui, s’avancent Elena et sa petite fille. Il n’est plus le même. Une route nouvelle s’ouvre. C’est bien celle d’un amour qui a triomphé.

 

Quelques propositions de réflexion

Haro sur le « sentimentalisme » !

Nous devons prendre acte du succès de ce film considéré dans un premier temps comme un gentil récit sans relief. Sa carrière est surprenante aux yeux de beaucoup et il nous faut nous interroger. Quelle réponse apporte-t-il à notre société en souffrance alors qu’il honore des  valeurs que beaucoup appellent « traditionnelles » ? Telle critique propose sa lecture semi-bienveillante mais en fait méprisante : « le sentimentalisme l’emporte ». Ainsi de manière récurrente, nous trouvons cette accusation d’un péché impardonnable : il est interdit d’exprimer la dimension affective des êtres. Un peu comme si l’on était coupables, puisque a priori intelligents, d’éprouver des émotions et d’honorer une légitime sensibilité. Ce n’est pas la première fois que nous repérons ce phénomène. Il est opportun de dénoncer cette approche pseudo-intellectuelle qui risque de n’être qu’un snobisme qui aboutit à ce que nous rejetions une partie de nous-mêmes. Certes, la vie affective connaît des dérives et une sensiblerie débordante n’est pas sans piège. Il demeure que c’est avec le cœur que l’homme communique et il ne peut progresser qu’en empruntant ce chemin.

Nous avions déjà attiré l’attention quand est sorti le film « Le Papillon » mais aussi « Les Choristes ». Même diagnostic. Même succès pour ces deux films. Peut-être y a-t-il un certain bon sens qui répond à cet excès de purisme. Quoi qu’il en soit, le mode critique de ce film, est bien surprenant puisque le problème de Pigrenet, son héros, est précisément d’être un handicapé de la communication, un être qui souffre de ne pouvoir laisser monter en lui ses émotions.
Il nous est bon de tirer profit de cette réflexion quand nous savons à quel point la communication est fragile, au cœur de nos vies, par incapacité à dire et à entendre. Les chrétiens sont invités à se laisser « impressionnés » par l’extrême capacité de Jésus à vivre les émotions, à exprimer son ressenti, sans jamais les masquer, à laisser « lire » ce qu’il l’habite, à s’insurger quand il le faut.
Pire encore qu’une vie affective qui s’égare, n’est-ce pas le défi insensé qui pousse à nier sa propre vie affective ! Bref, la vie affective est bien un lieu à évangéliser ce qui présuppose qu’il n’est jamais à ignorer, voire refouler. Ici, ce film peut être une belle occasion de se projeter  pour évaluer ce qu’il en est de chacun de nous.

 

Personne n’a jamais tout exprimé de ce qui l’anime.

Il faut entrer dans le déroulé de ce film. Sa construction nous mène lentement vers la profondeur avec le risque que nous abandonnions en route.
En effet, les premières approches sont relativement superficielles et les débuts bien classiques. Une pauvre histoire personnelle, sans relief, une solitude pratique intenable, un tempérament revêche pour Aimé. En rupture, une vraie pétulance pour Elena, une excentricité, une manière d’être elle-même qui ravit, le tout pourtant limité par un projet incontournable : les faire subsister, elle et sa fille. Des aléas complètent le décor et compliquent leur relation duelle. Ces deux-là ne parviennent pas à se rencontrer, comme tant de couples qui se séparent sans tenter les rapprochements nécessaires qui passent par un lent travail de purification, pour se connaître vraiment.

Ce film nous invite à entrer dans leur cercle. En, effet, nous en savons davantage sur l’un et l’autre qu’eux-mêmes sur l’autre et chacun sur lui-même. C’est probablement ce qui captive car nous espérons jusqu’au bout  pressentant qu’il y a en eux plus qu’ils ne le savent… En cela ce film peut être bénéfique à qui le visionne. On se surprend à vouloir que réussisse ce projet audacieux et apparemment impossible
Aimé et Elena finiront par se rejoindre après des détours douloureux car le meilleur de chacun s’est révélé à l’autre et l’autre l’a reconnu et reçu. Belle leçon pour nous tous  qui pensons épuiser la richesse intérieure des autres surtout en situation de crise. Abandonner ce film en le déclarant sans intérêt n’est-ce pas affirmer inconsciemment qu’on demeure trop souvent à la surface quand il s’agit de discerner ce que portent les autres et ce que nous portons nous-mêmes.
Mais n’est-ce pas ainsi que le Christ regarde tout homme et nous apprend avec énergie à faire de même. C’est l’enfermement dans la certitude de bien connaître l’autre qui cause les plus grands dégâts. Plus tard, Aimé comprendra qu’il était aveugle au risque de sacrifier un amour prometteur.

 

Quand l’amour est poussé à l’extrême…

Ont-ils bien regardé le même film ceux qui le trouvent léger, un bon vaudeville et « avec quelques dialogues bien sentis ». Certainement, non !
Quand tout craque dans cette relation qui n’est qu’une première approche de la part d’Aimé, c’est lui qui va accomplir un chemin inattendu. Il prend conscience, dans le secret de son cœur, de l’attachement qui est né et le tient vis-à-vis d’Elena. Il a compris qu’il est trop tard pour lui dire ce qu’il tait par incapacité à s’extérioriser, mais aussi ce qu’il a gâché par égocentrisme. Ici s’accomplit un retournement comme s’il voulait réparer sa maladresse permanente mais aussi sa muflerie. L’absence à venir d’Elena, qui va le quitter, le conduit à donner de lui-même. Lui, le pingre Pigrenet va donner à Elena le tout de ses économies. Il le fera dans le secret au point de dissimuler ce qu’il accomplit en le justifiant par la chance au Loto où Elena a joué.
Si le hasard du journal retrouvé n’avait révélé la chose, cet acte gratuit n’aurait jamais été connu par elle… Nous sommes ici dans l’amour d’agapè évoqué dans la Lettre encyclique du pape Benoît. Eros n’a pas disparu mais il est dépassé. L’amour qui se donne est sorti d’un cœur endormi. Sans risque de récupération, nous pouvons nous émerveiller. Cette lecture est d’autant plus légitime que ce film ne fait aucune allusion à une dimension religieuse, voire chrétienne.
Nous avons à entendre que l’amour peut habiter tout cœur humain. Nous le savons bien. Mais ici un amour qui se donne et sans retour puisqu’ Aimé ne sait pas que son geste sera découvert et qu’il l’accomplit dans sa gratuité. Voilà pourquoi ce film nous touche. Il témoigne de la capacité de l’être humain à aimer… bien plus qu’il n’y paraît de premier abord. Ainsi quand on parle d’amour, si c’est bien de cela qu’il s’agit, on est sûr d’être compris.
Citons Guillemette Olivier-Odicino dans Télérama : « ..Aimé, le rustre touché par la grâce que Michel Blanc rend si aimable, si aimant, constamment touchant. Comme Elena, comme Isabelle Mergault, on le trouve très beau » (1)

Tout est dans le regard que l’on porte sur l’autre, sur soi-même, sur un film, sur la vie quotidienne. A propos quelqu’un que nous connaissons et que nous aimons n’a-t-il pas averti : « La lampe du corps c’est l’oeil. Si donc ton œil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière. Mais si ton œil est malade ton corps tout entier sera dans les ténèbres. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quels ténèbres ! » (2)
« Je vous trouve très beau » peut être un appel fort à désirer regarder et voir autrement. N’est-ce pas notre regard qui a souvent besoin d’être guéri !
Un film à propos duquel nous pouvons mener, notamment avec d’autres, un travail enrichissant


(1) Télérama  n° 2923 p. 36
(2) Matthieu 6.22

Arts cultures et foi des Yvelynes
Père Claude TOURAILLE
Délégué diocésain pour Arts-Cultures-Foi
Versailles


Site du diocèse des Yvelines
vers les actions diocésaines d'Arts - Cultures et Foi flêche

Vous trouverez aussi ce texte dans «Esprit et Vie» n° 138 et sur le site www.esprit-et-vie


En France, pour trouver lieux , salles et séances publiques : Allo-ciné
et la fiche du film sur ce site


 

Haut de page flêche haut....sigle ACFPage d'accueil - Contact