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L'esquive

Abdellatif Kechiche
Film français 117 minutes
Sorti en France le 7 janvier 2004
Nous voici dans une cité HLM telle qu'on croit en connaître.
Des jeunes vont et viennent. Les premiers moments de ce film nous les montrent
au cœur de leurs échanges. Cà parle… çà parle
vite, çà parle fort. On n'y comprend rien!
A dessein, sans doute, nous sommes plongés dans un monde qui, pour
beaucoup, n'est pas le nôtre. Un clin d'œil pour que nous entrions dans
une réalité qu'on pourrait croire irréaliste! Comme s'il
fallait un sas de "décontamination" qui tente de nous libérer
de tous nos à priori…
Que font les jeunes de cette cité? - le film est tourné à Saint Denis mais nous ne savons jamais où nous sommes puisque l'enjeu est ailleurs…- ils sont motivés par un projet qui paraît fou. Leur professeur de français les a engagés dans une aventure inimaginable: monter la pièce de Marivaux, "le jeu de l'amour et du hasard", pour la fête qui se prépare.
Voici la belle Lydia qui marchande le prix de confection de
sa robe "époque 18éme"…
Texte de la pièce de théâtre en main c'est ainsi habillée
qu'on la verra évoluer, suivie par Krimo à qui elle a soutiré
10 euros pour régler le complément de son achat. Toute la bande
de copains se retrouve pour répéter. Tourbillon de paroles pour
régler les conflits qui semblent toujours renaissants. Des cris dont
on croit qu'ils vont mener à la déflagration mais suivis immédiatement
par "l'entrée en théâtre" où le phrasé
de Marivaux devient la médiation d'un autre mode de relation. Quel
étonnant passage d'un flot de paroles qui nous déconcerte à
l'usage de l'imparfait du subjonctif!
Etonnante scénographie où nous voyons cette troupe en travail
vivre ses répétitions au cœur même de la cité,
dehors au milieu des immeubles.
Chacun veut ajuster son rôle. Frida est Sylvia, Lydia, non-beurette,
est Lisette, Nanou est Arlequin.
Que dire en outre quand on comprend que Krimo, du haut de ses 15 ans, est
devenu follement amoureux de Lydia et qu'il est incapable de s'exprimer, maladroit,
consumé par les sentiments qui le possèdent!.. et pour le moment
spectateur passif!
C'est maintenant que le "Jeu de l'amour et du hasard" devient le
jeu de la réalité. La scène est dans la ville, les acteurs
sont dans la cité, la vie est ici et maintenant. Marivaux, hier messager
des passions humaines, est parmi nous. Il porte l'histoire de ces jeunes en
médiateur averti. Le 18éme siècle nous a rejoint… le
temps est aboli!
D'intérieur en extérieur, la vie noue ses fils, les relations
s'élaborent. Les secrets se vivent.
Le tout dans un climat qui nous surprend car les échanges verbaux sont
d'une rare violence mais aussi d'une extrême tendresse là où
chacun vit en relation avec les autres, où personne ne peut avancer
sans se situer au cœur d'une solidarité qui a ses grandeurs mais aussi
son poids parfois insupportable.
Quelle belle démonstration de ce que peut-être la vie dans une
cité avec ses codes, ses rites, sa tendresse, ses souffrances, ses
manques mais aussi son magnifique potentiel de richesses surtout quand les
pères sont absents, en prison ou ailleurs et que les mères assurent
de leur mieux!
Ainsi la fête du quartier se prépare. Elle nous sera offerte comme un magnifique témoignage qui s'impose aux yeux de ceux qui désespèrent. Auparavant, le chemin qui conduit à cet heureux dénouement, passe par le doute, le travail, la souffrance.
Qu'il suffise de participer aux autres répétitions, celles-là vécues en classe; de voir le sérieux de tous ces jeunes, leur investissement dans l'oeuvre collective, la magnifique ardeur et l'intelligence de leur enseignante… et en filigrane, le jeu de l'amour et du hasard dans lequel est entré Krimo qui a réussi maintenant à acheter son copain afin de se voir confié le rôle d'Arlequin. Oui, Marivaux est entré dans cette classe…
Voici un film plein de santé. Tout y est codé et il faut accepter d'entrer dans le jeu…. et de l'amour et du hasard! Chacun peut y découvrir beaucoup puisque nous est donné à voir la comédie humaine qui nous renvoie à notre propre histoire. Ne sommes-nous pas tous, conscients ou non, en représentation pour jouer le rôle que nous nous sommes attribués avec souvent l'amer constat que nous n'arrivons pas à entrer en scène comme il convient?
Au sujet de son œuvre, Marivaux écrit:
"J'ai guetté dans le cœur humain, toutes les niches différentes
où peut se cacher l'amour lorsqu'il craint de se montrer, et chacune
de mes comédies a pour objet de le faire sortir d'une de ses niches…..
Dans mes pièces, c'est tantôt un amour ignoré des deux
amants:; tantôt un amour qu'ils sentent et qu'ils veulent se cacher
l'un à l'autre; tantôt un amour timide qui n'ose se déclarer;
tantôt enfin, un amour incertain et comme indécis, un amour à
demi-né, pour ainsi dire, dont ils se doutent, sans en être bien
sûrs et qu'ils épient au-dedans d'eux-mêmes avant de lui
laisser prendre l'essor."
Voici quelques propositions parmi beaucoup d'autres pour qui sera tenté
d'aller voir ce film. Elles sont le fruit d'une réflexion personnelle
tout à fait discutable et sont donc proposées avec grande modestie.
A chacun de rebondir et de l'enrichir en la développant!
Notre histoire nous marque de manière indélébile.
Tel est l'un des messages qu'Abdellatif KECHICHE veut nous proposer. Il
reprend la conviction de Marivaux lui-même. L'enseignante, en développant
pour ses élèves le contenu de cette pièce, insiste sur
cette dure réalité. Même quand on joue un rôle social,
autre que le sien, c'est bien le sien qui transparaît. Nous sommes marqués
par notre culture, nos racines. Les riches, déguisés en pauvres,
ne peuvent se libérer de ce qu'ils sont et réciproquement. Message
très lourd à entendre et qui pourrait conduire au désespoir
que provoque un enfermement inéluctable. Ou bien, provocation pour
que conscients de ce qui peut nous habiter nous travaillions inlassablement
à nous en libérer. Bref, nous ne venons pas de nulle part et
ce qui nous façonne et nous fait ce que nous sommes nous colle tellement
à la peau que, bien souvent, nous n'en avons nulle conscience.
Ici la culture affirme ses prérogatives. Elle peut nous humaniser et
nous faire accéder à une plus grande liberté. Mais pour
une très grande part, elle nous précède et nous façonne.
Parfois elle nous emprisonne!
Kechiche ne nous nous invite-t-il pas, en outre, à nous abstenir d'enfermer
les autres, différents de nous, dans des cadres qui sont à jamais
conformes à ce que nous croyons savoir d'eux. En l'occurrence, qui
oserait croire que des jeunes d'une cité puissent se passionner pour
Marivaux quand tant d'autres, bien français à tous points de
vue, seraient incapables de nous dire quel est l'auteur du "Jeu de l'amour
et du hasard"…! Non, vraiment on ne sait plus qui est qui… et c'est tant
mieux!
L'amour est un lieu de labeur…
Qu'il est difficile de parler d'amour plus encore, de savoir de quoi l'on
parle quand on prononce ce mot "amour".
Ici il s'agit tout à la fois d'une passion qui possède. Krimo
est saisi. Il nous paraît comme paralysé, "anéanti"
par le sentiment qui l'envahit.
Nous le voyons traverser des souffrances secrètes qu'il est incapable
de se dire à lui-même, de dire aux autres. Pas même à
Lydia, il ne peut exprimer ce qui l'attire vers elle. C'est tout un labeur
qui lui sera nécessaire pour qu'il passe du geste maladroit et sans
parole à une parole tout aussi maladroite et sans geste! Il est ici
trop facile de parler d'un pseudo-amour, d'une passion aveugle, d'une immaturité…
A vrai dire tout amour qui naît est fragile, mêlé, impur.
Il se cherche. C'est que l'amour est un labeur douloureux qui révèle
chacun à lui-même. On peut parler des souffrances du jeune Krimo
comme Goethe le disait du jeune Werther! Dès lors, c'est un regard
tendre qui nous habite quand nous les regardons tous les deux. Maladroits,
mal accordés tel un violon dissonant, leur musique est, pour le moment,
une cacophonie.
L'histoire de Krimo et de Lydia aura son déroulé puis sa fin.
Elle nous conforte dans la certitude que chacun peut trouver le chemin qui
conduit à un amour qui fait vivre, réjouit et construit. Mais
il ne se trouve pas par hasard, il est toujours douleur et souffrance en vue
d'une croissance et d'un épanouissement. C'est ce que les disciples
du Christ appelle le chemin pascal où la Vie ne surgit que de la métamorphose
qui passe par la mort!
Pas de vie sans passeurs.
Nous aimons souligner la magnifique interprétation de Carole Franck,
professeur de Français d'une énergie et d'une intelligence éblouissantes.
Elle réussit à mobiliser toute une classe sur un projet apparemment
irréalisable. Voir tous ces jeunes, garçons et filles, subjugués
par le spectacle qui se répète en classe échappe à
toute logique!
Elle nous montre ce qu'est la confiance et l'audace qui conduit à initier
un projet fou. Elle incarne la patience qui espère mais aussi qui sait
s'insurger pour que le meilleur de l'autre lui soit révélé
comme un possible à mettre en œuvre.
Nous sommes bien renvoyés à nous-mêmes surtout quand il
s'agit pour nous d'être en responsabilité pastorale. De travailler
à construire la confiance, voire à la restaurer.
Cette enseignante nous donne une magnifique leçon d'amour des autres
et de la vie. Qui plus est par un chemin inattendu!
Il faut toujours de l'imagination et celui qui aime vraiment n'en manque jamais!
Aussi vieux que notre monde, une certitude: vigilance vis-à-vis
de qui nous veut du bien!
Krimo amoureux transi appartient à une tribu… celle-ci a quelque
chose à dire concernant son amour pour Lydia. Ainsi voyons-nous le
gentil Fathi intervenir comme le sage qui se veut médiateur. Bien plus
quoi s'impose. Lui saura prendre en mains l'intérêt de ses deux
copains. Pour cette situation "qu'il faut régler" comme pour
d'autres, il se donne un rôle. Il semble l'accomplir si bien et pour
le bien… et dans une douceur apparente. Belle volonté de puissance
qui prétend vouloir pour l'autre et le contraindre.
Déjà Jean de La Fontaine nous avertissait: "Rien n'est
plus dangereux qu'un ignorant ami, mieux vaudrait un sage ennemi!"
Nous pouvons nous interroger sur les initiatives que nous prenons quand ils
concernent le bien des autres. Tout autant sur l'intérêt que
les autres manifestent pour nos propres affaires. La liberté est en
jeu et la pureté des intentions est à discerner. Krimo et Isabelle
nous apparaissent bien comme deux marionnettes manipulées.
Pour conclure, laissons la parole à Abdellatif Kechiche sur deux
points:
Qu'est-ce qui dans le texte de Marivaux
a nourri la genèse du scénario?
D'une part, cet attachement si particulier à traiter avec finesse
des sentiments humains dans ce qu'ils ont, à la fois, de complexe et
d'universel; et d'autre part, la place accordée "aux petites gens"
par Marivaux. Chez Marivaux, les valets, les soubrettes, les paysans, les
orphelins tiennent non seulement des rôles à part entière
dans l'intrigue, mais il leur prête également une vie intime,
une intériorité, des sentiments nuancés (….) La fonction
seule ne suffit pas à les définir . C'est ce qui fait, à
mon sens la modernité de son regard, son côté subversif
même.
Qu'est-ce que vous souhaitez que ce film
apporte à ces comédiens, et plus généralement
aux jeunes spectateurs?
Une conscience de leur propre potentiel artistique, et par conséquent,
une revendication des moyens d'expression. La valeur artistique du travail
d'interprétation qu'ils ont effectué constitue pour moi l'évidence
d'une avidité culturelle en ébullition, qui n'attend que les
structures adéquates et les moyens financiers pour s'exprimer.
Voici un film qui peut beaucoup pour nous ouvrir à
la différence, nous inviter à quitter nos préjugés,
nous proposer de réfléchir à propos de la culture.
Pierre Murat dans Télérama conclut en écrivant: "Un
film politique superbe".
Ajoutons qu'il est magnifiquement interprété par tous ses acteurs.

Père Claude TOURAILLE
Délégué diocésain pour Arts-Cultures-Foi
Versailles
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